Consignes :
- écrire un texte à 9 mains, chacun choisit un incipit proposé par Faly et écrit la suite, puis passe à son voisin qui enchaine, ainsi de suite jusqu’à la fin du texte qui sera écrit par la personne qui l’a commencé.
- écrire une description, puis échanger de texte avec quelqu’un qui devra introduire un personnage et un dialogue dans la description de l’autre.
- initiation aux Haïkus : trouver des images à visée éternelle. Par exemple : “Au fond de l’eau, un caillou blanc”
Productions :
A partir de l’incipit choisi par Nicole…
En moins d’une minute, la pièce se remplit de l’odeur chaude et lourde de l’ail et du gingembre. Je me précipite immédiatement vers la fenêtre pour l’ouvrir. Je ne supporte pas l’odeur de l’ail. Évidemment, notre cuisinier d’occasion sursaute puis proteste :
- Qu’est-ce qui te prend ? Tu sais combien il fait dehors ?
- Je sais, – 2°! mais comme vous avez tous décidé qu’aujourd’hui c’était toi qui étais responsable du repas, comme tu es incapable de préparer quoi que ce soit sans gorger ta cuisine d’ail, comme d’autre part, le tirage au sort veut que ce soit moi qui te serve de marmiton, et que moi, je déteste le parfum de l’ail : cru, cuit, blanchi, en chemise, grillé… j’ai ouvert la fenêtre.
L’air gelé entre à grosses bouffées dans cette cuisine moderne, froide, grise d’aluminium, sans âme, où mon beau-frère, le déménageur, a décidé de s’entraîner pour concourir à un Dîner Presque Parfait, sur M6.
« Presque Parfait, songé-je… Va-t-il osé me demander de goûter ? La fenêtre ouverte est éloquente. Que ne suis-je lovée dans mon fauteuil près du feu, le chat roux sur mon ventre, doux, complice de ma dernière lecture. » Aïe…
- Geneviève, regarde ce que tu fais… Tu vas me gâter mon confit d’oie au gingembre, surveille le feu !
Carrure de déménageur, bien charpenté, je me retiens de frapper mon beau-frère. Deux minutes plus tard, il l’a bien cherché :
- Tu le savais, tu l’as fait exprès. Je déteste l’ail. Déjà à Pâques, chez Chloé, tu as absolument tenu à piquer le rôti à l’ail et en plus, en douce, croyant que je ne m’en apercevrais pas.
La carrure de déménageur s’estompe, ses biceps prêts à faire exploser les courtes manches de sa chemise à carreaux, fondent comme neige au soleil ; il s’avance vers moi :
- Je peux te proposer une douceur si tu veux.
- Heu… oui… pourquoi pas, dis-je en le regardant, troublée.
- Tu veux ?
Déjà son corps (Mon dieu, qu’il est puissant !) s’approche de moi. Je sens sa chaleur à quinze centimètres, c’est atrocement irrésistible, je sens que je vais perdre l’équilibre s’il avance encore un peu (pourquoi j’ai mis ces foutus talons de 18 cm aussi ?), il avance sa main (qu’elle est large !). Il la pose sur mes seins, si petits qu’il pourrait en étreindre trois d’un coup, je sens que je vais m’effondrer, je m’effondre dans ses deux bras aux muscles saillants, si fermes, si durs, je brûle, je fonds, ses yeux vifs dans les miens qui se noient, sa bouche…
- Ha ! tu sens l’ail !
Il s’écarte vexé. Un long silence prend place. La cuisine continue, seule, à s’animer. Une casserole ruisselle d’un beurre fondu. Mes mains cherchent une occupation. Je prends la spatule en bois pour tenter de rompre la glace. Mais c’est le coup de grisou, je fais tomber tous les ustensiles par terre : fouet emmêlé, pêle-mêle et méli-mélo. L’instant fatal arrive, je sens qu’il va me faire des confidences.
- Alors, mon gros loup, tu t’en sors ? ce confit au gingembre, comment s’annonce-t-il ?
C’est ma sœur qui vient d’entrer. Et, bouche bée, je vois et j’entends le colosse se liquéfier devant elle.
- Je ne sais pas si je vais réussir. Ton imbécile de sœur, au lieu de m’aider, a tout imaginé pour me perturber. Il paraît qu’elle ne supporte pas l’odeur d’ail, alors elle fait semblant de s’évanouir, il faut la relever, puis remettre de l’ordre dans les ustensiles qu’elle a volontairement renversés. Une vraie plaie !
- Je peux te proposer une douceur si tu veux, dis-je suavement.
Il me fusille du regard, je les enveloppe tous les deux d’un sourire angélique et je claque la porte en clamant :
- Je n’aime ni l’ail, ni les beaufs !
Vous aurez remarqué que personne n’a pensé à refermer la fenêtre. Plus de senteurs, d’arômes, de fumets, si ce n’est peut-être quelque relent de roussi, voire de brûlé.
A partir de l’incipit choisi par Marie…
Et j’ai fermé les yeux pour ne plus rien voir…mais la lumière trop vive s’est immiscée entre mes cils, des rayons fins qui finissaient en tâches blanches à l’intérieur de mes paupières closes. Rien à faire.
J’ai ouvert les yeux pour tout voir.
Le soleil est entré dans mes pupilles telle une bombe, mon iris s’est rétréci jusqu’à presque disparaître. Aveuglée, je n’ai plus bougé. J’ai vu son ombre s’avancer vers moi : massive et modelée, j’ai pourtant deviné sa mine grave et sa mâchoire solide à demi-masquée par le contre-jour.
Au-dessus de nous, à la meilleure place, le soleil brillait à tout rompre ou alors c’était le sang dans ma tête qui bouillonnait. J’avais chaud. J’étais glacée.
Depuis le début, je savais. Cette rencontre, je savais. Mais espérée, du creux des dunes, glisser l’oeil au travers de a fente d’une planche de bois, c’était une gorgée de piment bue sans y penser. Sans penser aux lendemains, aux conséquences. A ce qui allait arriver maintenant.
J’ai fermé à nouveau les paupières, comme pour réfléchir mais tout était embrouillé dans mon esprit. Je ne savais plus rien, je n’étais sûre de rien…La seule chose évidente à ce moment-là pour moi, c’était la chaleur étouffante et ce besoin vital de fuir.
Alors que désespérément je cherchais à bouger les jambes, je m entendis lui dire :
- Eh bien, ce n’est pas trop tôt!Depuis le temps que je vous attends sous ce soleil de plomb…J’allais partir mais puisque vous êtes là et en retard, vous n’avez qu’à m’emmener prendre un verre…
Il s’arrêta, je ne voyais toujours pas son visage cause du contre-jour. Je lui souris alors, de ce sourire mainte fois esquissé lors des situations délicates dans lesquels je ne manquais jamais de me retrouver.
- Avec plaisir, dit-il en posant familièrement sa main sur mon bras. Je connais un petit rade très sympa pas très loin d’ici. On sera à l’aise pour bavarder tranquillement.
Je continuai de sourire mais, ayant retrouvé l’usage de mes jambes, je me déplaçai de façon à me trouver dos au soleil. Il pivota sur lui-même pour rester face à moi. Enfin, je pouvais distinguer les traits de son visage…Si j’avais su, je n’aurais pas bougé !
J’étais piégée. Il avait fallu que ça tombe sur moi. Comment avais-je pu être aveugle et sourde à ce point-là. Aveugle, passe encore, mais sourde…Cette voix, je l’écoutais depuis ma plus tendre enfance…Mon père, c’était lui, m’avait piégée et je n’avait rien vu.
Comment m’avait-il trouvée ? Je n’avais plus aucune envie de communiquer avec lui. Je voulais oublier. Mais comment oublier cet homme qui était là, face à moi aujourd’hui ?
Mon sourire figé avait disparu. Il laissa place à un durcissement de mes sourcils et un pincement sur ma bouche. Je pouvais sentir mes poils se hérisser sur mon bras, de cette chair de poule qui fait mal, comme si on nous pendait par les poils. J’arrachais mon bras de sa main harpon. Il sentait l’alcool fort, la sueur sèche, le tabac froid, le vieux chien mouillé et l’humidité d’automne. Son odeur me donna la nausée. Retour à l’enfance désenchantée.
-Repars d’où tu viens, tentai-je après un silence
Mon petit corps tendu, poings serrés, menaçait son approche devenue fragile. Il se détourna et repartit en direction du soleil. Je fermai les yeux pour sentir son odeur s’évaporer dans les ondulations chaudes de l’air.
A partir de l’incipit choisi par Agnès …
Il pleut, et les yeux clos, j’écoute. Flic, floc; flic, flac, floc! Les petites gouttes s’écrasent doucement sur la toile de tente. J’adore être ainsi à la fois dedans et un peu dehors. Je me sens à l’abri et tout de même vulnérable. La toile me protège, mais pour combien de temps?
- Tu dors?
- Plus maintenant.
- Tu aimes le bruit de la pluie?
- Franchement, tu crois que c’est le moment d’en parler?
- Et bien moi, tu vois, j’aime bien. Oh! tu t’en fiches , je sais, mais c’est comme ça, j’aime bien. Ecoute : flic, flac, flic, flac.
- Et toi, écoute : tic-tac-tic-tac…Alors, tu l’entends, le bruit de ma montre qui nous indique que l’heure tourne? Tu les entends, mes heures de sommeil qui s’envolent? Non, mais vraiment, écouter le bruit de la pluie à deux heures du matin, merci bien!
-Mais oui, chéri, j’entends le tic-tac de ta montre. D’ailleurs, avec le bruit de la pluie, ça fait une jolie musique. Ecoute : tic-flic-tac-flac-tic-flic-tac-flac… Quand je vais raconter ça à Chantal demain au déjeuner, elle qui adore la musique, je pense qu’elle sera…
-Ta gueule!
- Comment?
- Ta gueule!
- J’en reviens pas. Dire qu’on devait passer trois jours en amoureux! Petit déj au soleil, balade au clair de lune, câlins derrière les buissons… Mais déjà deux jours et que des engueulades.
Il bougonne, marmonne, mais ne fanfaronne ni ne ronronne. Des grimaces, des jurons.
- Bon, ben salut! dit-il.
- Quoi?
- Je m’en vais, je me casse, je me tire. Finie la petite musique.
Il attrape son jean humide (maintenant).
- Mais, tu vas pas sortir sous cette pluie?!?!
-Et ben pourquoi pas? je vais aller me gargariser moi aussi de musique sous la pluie: mais ma musique à moi, elle fera glou-glou.
Il rabat la couette, me découvrant brutalement au passage. J’en frissonne sous la dentelle de la nuisette ( la nuisette en camping, tu parles d’une idée! Ce qu’on s’caille là-dedans) et commence à entreprendre une sortie en rampant, vue l’exiguïté de notre nid. Dans l’obscurité, il ressemble à une grosse chenille malhabile avec ses cheveux hirsutes. J’éclate de rire !
Il se retourne et me fusille du regard. Même dans l’obscurité, je sens son regard sévère et pesant. Ce regard, je le connais si bien depuis quelques mois, je peux même l’imaginer dans le noir le plus complet.
- Tu te rends compte du ridicule de la situation ! dis-je du ton le plus léger possible- T’as qu’à te moquer de moi, en plus! Tu me réveilles pour me chanter ta chanson débile et en plus te foutre de ma gueule ! Écoute bien la petite musique de la fermeture Eclair, c’est la dernière fois…
Et voilà, il est parti… J’entends la portière de la voiture qui claque, le moteur qu’il met en route, le crissement des pneus sur les gravillons du chemin, le bruit du moteur qui s’éloigne, et puis d’un coup, silence…pesant…
-Tiens! il ne pleut plus! Dommage… J’aime bien le bruit de la pluie…Flic…Flac…floc… sur la toile de tente…Maintenant que je suis seule, ça aurait pu m’endormir…J’ai enfin de la place pour m’étendre comme je veux. J’ai toute la couette pour moi toute seule! J’espère simplement qu’il ne va pas revenir tout de suite, surtout s’il est bourré comme l’autre fois…
Mais… j’y pense…la voiture…
Ma voiture! Il est parti avec ma voiture! Je suis toute seule sous ma toile de tente dans un coin perdu d’Auvergne : Laqueuille-gare !
Laqueuille-gare? Bonjour l’accueil, merci la gare. Demain, je prends le train!
A partir de l’incipit choisi par Jocelyne…
Cette odeur là m’était étrangère, ou plutôt inconnue, pire je ne la sentais pas. J’avais perdu le goût, agueusie, avait diagnostiqué le médecin, due à un mélange médicamenteux inadéquate. Pourtant je la voyait, elle était rose et blanche et saumon, mes yeux voyaient une langoustine sur un plat merveilleux de jour de Noël en famille.
Je voyais cette odeur mais ne pouvais la sentir. Pourtant, je la palpais presque, je me souvenais d’elle, mes narines en frémissaient mais le goût et l’odeur venaient de l’intérieur. Le fumet, doux suave et iodé des langoustines flottait dans la pièce chaude de ce Noël en famille et je le sentais de l’intérieur…
De l’intérieur me venait encore le souvenir de ma dernière langoustine entre amis, avant l’agueusie… si seulement à ce moment-là, mes papilles, mes narines avaient bloqué les odeurs, les goûts à l’extérieur ! Edouardo était beau mais cuisinier… zéro ! Ce jour de Noël, il m’accompagnait désolé de me voir voir l’odeur perdue. Sa main sur la mienne, son toucher me rendit au monde.
Edouardo, par contre, je n’avais pas oublié son odeur caractéristique, un mélange subtil de miel et d’épices. La douceur et la force- la brise et la tempête.
- Edouardo, je n’ai plus le goût à rien. Trouve moi l’antidote… Il chercha dans la poche interne de son petit veston et en sortit un pilulier.
- Tiens, avale vite, avec un grand verre d’eau !
Sans réfléchir, je lui obéis.
Et là, miracle, le goût revint en moi, mes facultés gustatives étaient encore meilleures et démultipliées, si bien que le meilleur œnologue du monde n’était qu’un bébé de six mois par rapport à moi !!!
Comment, pourquoi ? Tant de médecins… tant de larmes, et une simple petite pilule, suffisait aujourd’hui à démultiplier mes sens ! Je sentais comme jamais je n’avais senti de ma vie ! Et c’était trop ! Submergée, engloutie par des dizaines d’odeurs, de relents, de fragrances, de parfum qui se chevauchaient sauvagement, se bousculaient, se heurtaient, à en faire péter mes narines, ma bouche, ma tête ! Le suave, le doux, le fleuri, le piquant, l’amer, l’acide traversaient mes sens sans que je puisse jamais les arrêter, un vacarme d’odeur infernales qui tuaient tous les autres sens? La bouche ouverte, d’Edouardo, sa langue, il parle, il crie ? Je n’entends rien ! Je n’entends plus. Cette main sur mon bras, la sienne, je ne sens rien ! Que ces dizaines d’odeurs qui m’assaillent, ma tête.
- Edouardo, je cois que ça ne va pas mieux, je ne sais pas ce que tu viens de me donner, mais mes sens sont renversés !
Tout mon corps se dérobait à moi, les odeurs m’entêtaient, je ne contrôlais plus mes gestes. Tout à coup, mon bras s’élança, incontrôlable sur ma droite, renversant l’assiette de Tata Paulette alors que ma jambe envoyait un énorme coup de pied à mon fils installé en face de moi. Je ne sentis rien, bien sûr.
Je n’entendais plus, je ne sentais plus ce que je touchais, je ne distinguait qu’approximativement ce et ceux qui m’entouraient, est-ce que je pouvais encore parler ? Il fallait essayer.
- Edouardo, pourquoi m’as-tu fait avaler la pilule au goût de langoustine de Tata Paulette, notre célèbre œnologue ?
Et d’un seul coup, comme un immense tremblement de terre, j’éternuai si fort que cette odeur si iodée de langoustines ressortit par mes narines. Mes sinus explorèrent. Mes oreilles, mes papilles explosèrent, de nouveau mes yeux virent, mes oreilles entendirent, mes mains touchèrent et je sentais et goûtais les langoustines. L’odeur me parvenait de nouveau de l’extérieur et je salivais, pleurant de joie, l’appétit revenait, les bouchons sautèrent, la nouvelle année pouvait commencer.
A partir de l’incipit choisi par Florine
Et sur moi, cette odeur déplaisante. J’avais beau frotter, elle s’accrochait. L’écurie du bouc est décidément un vrai piège à odeur: noisette et musc légèrement corsé font alliance pour imprégner les tissus. Je n’aurais pas dû entrer. Mais le décor me plaisait: la paille fumante, le vent léger qui s’engouffrait dans l’écurie me faisaient penser à la ferme de mon enfance. Bien sûr, cette odeur si forte, si entêtante, qui flottait dans l’air, qui semblait imprégner l’herbe, les arbres, aurait dû m’alerter. Je n’aurais jamais dû entrer dans cette écurie. Mais à croire que mes capacités olfactives s’étaient trouvé complètement paralysées quand j’ai cru revoir l’appentis de ma grand-mère qui lui servait de poulailler. J’aimais tant aller avec elle chercher les oeufs.
Et voilà, je me retrouvais sous la douche avec le gant de crin. Mais cette odeur, je me demande réflexion faite si elle existe toujours réellement après trois douches au tiaré d e Tahiti… peut-être qu’elle était montée dans mes méninges et répandue dans le cerveau et ne pouvait plus ressortir, coincée qu’elle était derrière mes sinus refermés sur elle.
Me voilà prisonnière de l’odeur de bouc… Pour une première rencontre, quel souvenir…
-Tu n’aurais pas pu te laver pour ce speed-dating? Dit le bouc!!
- « On ne voit bien qu’avec le cour », on ne sent bien qu’avec les mains! Au large goujat que tes yeux ne se posent plus sur moi, hurlai-je vexée.
Ah … l’époque bénie où ma grand-mère me laissait l’escorter jusqu’à son poulailler … j’avais huit ans, le soleil mordait délicieusement ma peau et nous allions porter notre « récolte » d’oeufs à la ferme voisine où vivait Léon, le petit Matinot, grand pour son âge, brun, le sourire malicieux … Tiens … mais
-Bonjour!
-Léon? C’est pas possible- Je reconnus immédiatement ses yeux, bleus, perçants, surmontés de sourcils fournis et broussailleux. Je l’avais quitté imberbe et me voilà devant un homme à la barbe fournie, aux épaules larges et à la carrure d’athlète.
-Tu habites ici?
-Oui. Mais qui êtes-vous, dites-moi. Je n’ai pas le plaisir de vous connaître.
-Tu te rappelles pas de moi quand j’avais huit ans, on allait ramasser les œufs ensemble.
-Ah oui!! Tu as bien changé.
-Et toi aussi!
-Que fais-tu ce soir?
-Rien, pourquoi??
-Ça te dit d’aller dîner au restaurant « le Campanile » le logis de France du village voisin pour discuter du bon vieux temps?
-Oui, à ce soir 20h, tu passes me chercher chez ma grand-mère.
-OK, à ce soir.
C’est une autre odeur qui m’attend. Une odeur d’amande douce, parfois un brin de paille amer, j’en suis toute retournée. Et quelle délicatesse de m’inviter « au Campanile », déjà quand nous étions petits, c’est lui qui portait tous les œufs…
Ca aurait pu être une soirée magnifique. Alors que je rejoignais, toute guillerette, la maison de ma grand-mère, des lumières rouges tournoyaient sur la façade aux roses trémières. C’est ce soir-là que ma grand-mère avait décidé de mourir.
A partir de l’incipit choisi par Anne-Laure
« Touché ! »
C’est toi le chat, encore une fois ! lui dit-elle en repartant le plus vite possible, loin derrière lui. Et cette fois, aucune chance que tu ne m’attrapes… elle courait maintenant. Elle avait poussé la porte du salon, traversé l’étroit couloir et foncé dans le jardin.
Elisabeth avait presque neuf ans cet été là. Les vacances commençaient juste. L’orage de la nuit avait détrempé les allées du jardin et les avaient rendues glissantes. Mais Elisabeth n’était pas du genre à se laisser impressionner par ce genre de détail. Elle était bien déterminée à humilier son débile de cousin. Etienne avait atteint l’âge bête. Elle avait surpris une conversation entre ses grands parents ou plutôt, elle s’était blottie derrière la commode pour écouter.
Mais qu’est-ce que cela signifiait l’âge bête ? Il y a un âge pour être bête ? Elisabeth était perplexe, mais puisque ses grands-parents le disaient alors il n’y avait pas de doute à avoir.
« Touché ! Deux fois ! » Elisabeth ne l’avait pas vu arriver par derrière. La commode de la grand-mère était décidément très mal placée pour être une vraie bonne cachette. Elle rougit de honte ou de rage car il ricanait de l’avoir humiliée une fois de plus. Elle pensa que ce ricanement bête doublé du scintillement de son appareil dentaire devait être des symptômes débiles du fameux âge bête dont avaient parlé ses grands-parents.
Elisabeth allongea le bras et saisi l’objet qui lui vint en premier ; le laissa tomber par terre. Le pied d’Etienne s’éleva de douleur sous le coup du chandelier. Le garçon hurla et son appareil dentaire vola pour s’écraser sur le tapis à franges.
« Touché » s’écria Elisabeth en s’emparant, non sans un certain dégoût de l’objet dégoulinant de bave mêlée à quelques flushs oranges du tapis.
« Rends-moi ça immédiatement »hurla Etienne avec un léger chuintement sur le ça
« Qu’est-ce que tu m’ donnes ?
Une paire de gifles si tu m’le rends pas tout de suite » ça se confirmait, il avait du mal avec les « s »
« Vite, cria t-il ou je vais le dire à mamie.
T’es vraiment un rapporte-paquet !
Et toi, une chipie. J’ai entendu, papy l’a dit à mamie hier soir. Il a dit que tu étais insupportable.
Elisabeth resta bouche bée…alors papy et mamie avaient parlé d’elle aussi…
Rien d’étonnant finalement, réfléchit elle très vite. Ils s’ennuient tellement qu’ils passent leur temps à critiquer, même leur petits-enfants.
Tout d’un coup, elle avait compris… en tout cas, elle devinait qu’elle avait compris quelque chose d’important sur les relations entre les gens.
Alors, elle lui tendit l’appareil dentaire, cligna de l’œil et murmura :
« Tiens, pauvre cloporte. »
A partir de l’incipit choisi par Dodo…
Et sur moi, cette odeur déplaisante. J’avais beau frotter, frotter, elle s’accrochait. Mais d’où provenait elle ? Tout en essayant tous les produits d’entretien présents sur l’ évier encombré de la cuisine, j’essayais de passer en revue tous les lieux que j’avais fréquentés cet après midi et d’où j’avais bien pu, au passage, me vêtir de cette odeur infâme.
Mélange d’odeur de putois, d’œuf pourri et boule puante. .Où ai-je pu être imprégné d’une telle odeur ? Ah oui ! En début d’après midi, j’ai rendu visite à Brian , mon copain d’enfance. Une odeur immonde régnait dans son appartement. Je crois bien qu’il ne fait jamais le ménage ; il doit sans doute ne se laver qu’une fois par an. ! C’est de là d’où vient mon effroyable odeur.
L’ennui, c’est que j’avais rendez vous dans cinq minutes au bar des Amis avec Aline. Trois fois que j’avais changé de chemise ! Rien à faire, elle me collait à la peau. Ce n’était pas seulement l’odeur de crasse qui s’était imprégnée maintenant, mais celle, suffocante de l’eau de Javel mélangée au Mir et au savon de Marseille. Et merde !!! Voilà qu’en plus, je me collais l’allergie ! C’était moi cet homme maigre, aux bras interminables constellés de pastilles rouges, au ventre grenadine délavée ? Aline était un beau coup. Trois mois que je la travaillais, méthodiquement, stratégiquement…
Je ne peux pas lui faire le coup du lapin, ce serait ruiner mon entreprise ! Il faut que je retrouve mon baume magique à l’odeur de fleur d’oranger à base d’huiles essentielles. Je retrouverai, grâce à son application, la peau blanche et laiteuse que j’avais en sortant du bain d’onguent pris hier pour l’occasion. Où est ce tube ? A quand remonte ma dernière crise urticante ?
Ah oui ! C’était il y a presque six mois, quelques minutes avant d’aller rejoindre Simone avec qui j’avais rendez vous au Buffet de la Gare. Alors que je m’apprêtais à sortir de chez moi, pomponné de frais, des démangeaisons violentes m’ont parcouru les mains, puis les épaules, le cou, les jambes, le ventre enfin. Impossible de sortir dehors dans cet état ! Je n’ai plus oser contacter Simone…
Et voilà que ça recommence ! On appelle ça comment ? Elle dit comment ma copine Jocelyne ? Ah oui, un acte manqué… ! Elle connaît bien , c’est la reine des actes manqués, ma copine…
A chaque fois qu’elle va à un rendez vous, il lui arrive un truc disqualifiant genre :
son portable dans la machine à laver avec le dernier SMS fixant le lieu du rencart,
les pneus de la voiture pris dans les flaques d’eau gelées, de l’encre indélébile à la place de son shampooing colorant ( erreur du fabricant )…
Bon, il ne faut pas que je me déconcentre, il va falloir essayer les grands moyens. Et j’ai crié, crié Aline pour qu’elle…
Peu de chance qu’elle me revienne si je ne m’enveloppe pas du baume magique essentiel.. Oh la tuile, le tube, je l’ai prêté à Brian…Il avait lui aussi de méchantes démangeaisons et un rendez vous… au Bar des Amis ! Oh le traître, le répugnant félon. .D’un bond, je sors de chez moi….
« APPRENEZ LEUR LE CANIVEAU ! » qu’ils disaient !!! Juste devant l’entrée de l’immeuble, bien en évidence, déposée avec amour par un molosse d’au moins quatre vingt dix centimètres au garrot, un étron gigantesque… Mon pied droit l’évite, mon pied gauche non ! Je glisse, projeté en avant. Mon centre de gravité se déplace vingt fois en quelques secondes. Mon embardée se termine enfin et je me retrouve au sol, allongé douloureusement, la tête et les cheveux adhérant au trottoir…et sur moi cette odeur déplaisante… C’est définitivement pas mon jour !!!!
A partir de l’incipit choisi par MicKaël…
-Touchez,s’exclame la vendeuse de pulls en cachemire des Galeries Lafayette.
-C’est doux, vraiment doux, c’est du vrai cachemire à 80 € le pull, et en plus c’est pas cher !!!!
-Pas cher, pas cher, vous rigolez !
Coline reposa le pull sur le comptoir. Décidément, il fallait qu’elle se calme, mais aussi ce rendez-vous… Depuis 1 an et demi qu’elle dormait seule dans son lit…Il fallait plaire, à tout prix !
-Heu… je peux payer en plusieurs mensualités ?
-Bien sur, si vous avez la carte de fidélité.
Elle retourna son sac illico sur l’étagère qui abhorrait une écharpe bleue turquoise à paillettes. Elle trouverait bien dans son fatras intime cette fichue carte de fidélité. Elle était sûrement coincée entre le portefeuille et la paire de lunettes de soleil. C’était aussi l’occasion de détruire à jamais quelques vieux tickets de caisse. Devant les yeux écarquillés de la vendeuse, Coline faisait l’inventaire de son sac à main à la recherche de la carte de fidélité perdue.
Et tout à coup, que croyez-vous qu’il arriva ? Au fond, tout au fond, sous le tube d’aspirine, le paquet de kleenex, le répertoire téléphonique, le mouchoir en tissu tout tire bouchonné et autres curiosités qu’elle identifiait du bout des doigts, autant que du regard, elle sentit, non pas la carte de fidélité (qu’est qu’elle avait pu en faire ? est ce que Jocelyne ne lui aurait pas chipé) elle sentit donc… Un préservatif. Chasser le naturel, il revient…par l’inconscient. Le RDV de 19h00 qu’elle tentait désespérément d’oublier quelques instants en achetant un pull en cachemire à 80 € était quand même bien préparé, bien anticipé, elle avait beau se dire qu’elle avait mis ce préservatif machinalement dans son sac hier soir. Machinalement, machinalement, elle avait tout de même vérifié la date de péremption. Sa dernière aventure s’étant interrompue dans le grand éclat de rire moqueur du compagnon, constatant sur l’emballage plastifié que la vie érotique de sa nouvelle amie devait être plus que chaotique. Elle retrouva finalement sa carte de fidélité, mais un drame se produisait au moment ou elle s’apprêtait à payer.
-Au secours s’il vous plaît !
La voix stridente et désespérée venait de l’étage inférieur. Déjà des clients comprenant qu’un événement anormal était en train de se passer se pressaient vers l’endroit d’où provenaient les hurlements.
L’escalier, l’escalator, quelle horreur,
- Au secours à l’aide !
Décidément Coline n’avait pas de chance. Alors qu’elle venait de retrouver sa carte de fidélité et qu’elle allait enfin pouvoir s’offrir le pull qu’il lui fallait, oui, il lui fallait ce pull pour son RDV de ce soir, la vendeuse la plaqua là, pour sauver une vie peut-être. Coline n’avait plus le temps d’attendre…
Elle mis le pull dans son sac, et à la sortie fit sonner l’alarme mais par chance aucun agent de sécurité n’était là pour l’intercepter du fait qu’ils étaient tous au chevet de la personne ayant fait un malaise sur l’escalator.
Ainsi elle put mettre son pull pour son RDV de 19h, celui-ci se déroula comme dans un rêve, et le préservatif fut utilisé dès le premier soir.
Moralité :
Le malheur des uns fait le bonheur des autres.
Descriptions tissées
Nicole tisse la description de Florine
- Les toits grisâtres dominent la forêt. Les pics apparaissent, majestueux, élancés vers le ciel bleu, ciel ponctué de quelques nuages moutonnants, blancs. Les flèches le traversent comme pour le transpercer et dire la volonté de s’élever plus encore.
- Oui, Coco, c’est bien. Mais essaie de prendre un ton… euh… un ton moins… « des racines et des ailes ». Tu vois ce que je veux dire ?
- Euh ! non.
- « Dire la volonté de s’élever plus encore » tu entends déjà l’idée de pouvoir, de puissance. N’en rajoute pas en faisant dans le pompeux. Okay ? Ne t’affole pas, on refera la prise tout à l’heure.
- Combien de cheminées y a-t-il ?
- Elles sont indénombrables tellement leurs formes sont variées et tellement elles sont proches les unes des autres.
- J’enchaîne, là ?
- Vas-y.
- L’ardoise s’assombrit au passage d’un nuage puis scintille aux rayons brillants du soleil.
Après avoir crié « Coupez ! », Edouard, le réalisateur se tourne, discrètement croit-il, vers la responsable du casting.
- Tu l’as trouvée où, celle-là ? Plus nunuche, ça n’existe pas.
- Mais tu sais bien, elle est la dernière conquête du responsable Docu de M6. C’était elle ou pas de financement.
Pendant cet aimable échange, la Nunuche-dernière conquête bat énergiquement des cils et répète son texte à mi-voix avec même application et même incompétence.
- Un arc-en-ciel se dessine près des fontaines installées aux jardins. Il n’est pas net et s’efface à l’orée des toits.
Edouard veut rester confiant. Ce court-métrage, il faut qu’il le réussisse. Il contemple encore et toujours cette architecture renaissance dont il ne se lasse pas. Les hautes fenêtres allongées qui se dressent comme pour défier les cheminées. Le ciel qui s’y reflète et trouve les éléments unis : l’eau des fontaines, la chaleur des rayons, l’air ondoyant du matin et le granit protecteur tout autour. Un granit jaune, rugueux au toucher, mais rassurant une fois taillé. C’est tout cela qu’il veut donner à voir, à goûter, à sentir : la froideur, l’unicité des matériaux et en même temps, la douceur de l’air, la poussière de soleil, la buée du petit matin… Mais, trêve de rêverie…Il claque dans ses mains
- Allez, les enfants ! On continue.
Françoise, photographe de plateau, caresse du regard la façade composée de grosses pierres de taille comme on en trouve dans la région. Le bruissement des feuilles donne à l’ensemble une certaine harmonie, naturelle, comme si l’édifice avait toujours été là, au cœur des éléments. Elle pose un coude sur la balustrade, le menton dans la main. Emmitouflés dans leurs écharpes, quelques promeneurs se distinguent dans les allées. Du haut des toits, ils paraissent ridicules. Françoise ne fait pas de photos. Personne ne le lui reprochera : elle est stagiaire par protection. (Toujours les pistons indécents de son père). Donc, elle n’écoute pas ce qui se dit autour d’elle, elle ne regarde pas l’équipe qui s’agite.
Quelques chevaux hennissent, il est l’heure pour eux de se dégourdir les pattes en balade. La robe brune d’un étalon s’avance au petit trot dans la pelouse, côté ouest du château. Il salue les tours et leur fait allégeance comme au temps des chevaliers. Et Françoise divague complètement. Les toits d’ardoises, les clochetons, les cheminées, elle est en train de les peupler. Elles aussi accoudées à la balustrade, de belles dames en robes de brocart papotent tout en accordant un regard distrait, voire indifférent, aux gentilshommes qui caracolent sur les traces de quelque cerf ou chevreuil. Ce qu’elles disent, ce qu’elles taisent, là, sur cette terrasse à hauteur de toit, voilà ce qui mériterait d’être mis en images.
- On arrête tout ! crie quelqu’un près d’elle en la faisant sursauter. C’est l’heure où Chambord ouvre au public.
En effet, l’herbe encore humide apporte une certaine fraîcheur aux premiers touristes qui s’avancent vers l’entrée. Edouard avec son équipe range le matériel, il se demande s’il parviendra à ce qu’il veut et fusille la nunuche qui renifle dans son mouchoir. Elle vient encore de subir les mêmes reproches et ne comprend toujours pas pourquoi. Françoise découvre qu’elle n’a rien perçu de la scène. Elle fixe la grande porte tout aussi imposante que le reste.
- C’est fait exprès, se dit-elle. Quels mystères, quelles rumeurs, quelles intrigues derrière cette porte, dans les ruelles du toit, et courant d’une cheminée à l’autre ? Oui, une fiction, ce serait bien plus intéressant à réaliser qu’un documentaire.
Florine tisse la description de Nicole
Hélène est au volant de sa voiture. Elle est concentrée. En effet, une route étroite grimpe à flanc de montagne. Côté sud, tantôt à droite, tantôt à gauche selon le sens du dernier virage en épingle à cheveux, des flaques de soleil éclaboussent l’asphalte et l’éblouissent un peu.
-Ce qui est bien, sur les routes de montagne, c’est que la voix insupportable de ton GPS fait silence. C’est trop bon, je vais enfin pouvoir me reposer et commencer à apprécier ce week-end.
-détends-toi, Suzie, en pense plus à la civilisation. Tu avais envie d’air pur, nous y sommes presque. Tu t’es bien rendu compte que le GPS nous a tout de même sauvé la mise à la sortie de Lyon. Quelle circulation, j’en suis encore toute crispée sur mon volant. Profite du soleil.
Après le virage suivant, l’ombre épaisse des arbres. Les feuillus dont la pointe, en ce début d’automne, commencent à peine à tacheter de jaune pâle ou d’orange les masses sombres des sapins. La voiture file et se faufile dans ce paysage, les deux jeunes femmes souriantes à son bord. Parfois, une vaste plage vert tendre, encore habitée de troupeaux.
-Oh! Regarde: des moutons, et là des vaches! Cela faisait des lustres que je n’avais pas vu ça!
-Pas étonnant, répond Hélène à son amie, entre ton travail, ta vieille mère infirme, ton énorme chien qui est entre parenthèse en train de baver sur mes sièges arrière, tu n’as pas pris de temps pour toi et ta vieille copine. Depuis combien de temps n’as-tu pas pris de vacances?
-mes dernières vacances remontent au pèlerinage à Lourdes pour ma mère qu’ona fait l’année dernière. Les bouchons à la sortie de Lyon, c’est rien à côté de la file de fauteuils roulant qui s’étend à perte de vue. On a attendu des heures! Pour rien. Quelle tristesse.
Soudain, la voix du GPS : « un village s’étire le long d’une courte ligne droite . Hôtel à 500 mètres. Tourner à droite dans 200 m. »
-Mais dis donc, ton GPS a l’option poésie, je rêve: l’air de la montagne lui fait du bien.
L’entrée dans le village offre aux deux amies une rangée de maisons trapues, à étages, adossées à la pente, dégoulinant de géraniums, toutes fenêtres ouvertes, comme pour conserver les arômes de terre humide, de champignons et en même temps se gorger des derniers soleils chauds.
-Quelle chance d’avoir si beau temps pour ce week-end en virée? Tu trouves pas?
La voix du GPS et le ronflement du chien baveux ne permettent pas à Suzie de répondre:
« Hôtel « les mignonnettes » Arrivée. Vous êtes arrivés. » Hélène coupe le moteur, les complices échangent un regard de satisfaction. Un dernier coup d’oeil au dépliant touristique, puis elles sortent de la voiture pour s’étirer un peu, le chien ne bronche même pas. Silence. A peine troublé par le ronflement lointain d’un tracteur. Ciel « bleu, bleu, bleu » s’enchanta Hélène. Il était strié du ballet de minuscules avions argent, brillant en plein jour comme des étoiles. Immobilité de l’air. Sérénité. Paix. Suzie dont les jambes engourdies demandaient une petite marche aperçoit alors un peu plus loin, sous le couvert d’une forêt épaisse qui masque soleil et ciel bleu, quelques hautes croix de bois plantées dans un sol chaotique, boursouflé, crevassé d’étroites et sinueuses tranchées. Qu’est-ce que c’est que ce truc? Se demandait-elle au fur et à mesure qu’elle avançait. Une plaque commémorative lui apporté la réponse: « le Creux de l’enfer fut le théâtre d’un bataille sanglante qui décima près des ¾ de la population des 5 villages environnants ». Suzie leva les yeux sur le lieu désenchanté portant encore, bien visibles, les stigmates de corps à corps vieux de près d’un siècle. Les chambres d’hôtel avaient une vue imprenable sur le cimetière du champ de bataille.
Dodo tisse la description de Mickaël…
Un grand lac avec des reflets scintillants solaires sur toute sa surface se love au milieu d’une vallée. De micro- vaguelettes crées par un vent de faible intensité qui vient caresser le visage des promeneurs fait ressembler ce lieu à un mini océan.
- C’est bien ce qui est écrit sur le descriptif !
- Même avec le GPS, pas facile d’accéder à cet endroit. Mais voilà, apparemment, on y est !
Lionel gara la petite Fiat sur un emplacement dégagé, coupa le moteur et s’étira longuement…
-Quatre heures de route, J’espère qu’on ne sera pas déçu, lança Lionel dubitatif.
- Commence pas à bougonner. C’est original et sympa cette idée de cadeau pour notre anniversaire de mariage.
- Personnellement Hortense, j’aurais bien préféré un bon repas gastronomique !
- Allez, joue le jeu, ça nous fera de beaux souvenirs !
Hortense se persuadait en le disant que cette idée de randonnée dans les Alpes, dans une région pour eux inconnue, allait raviver la flamme de leur couple un peu éprouvé par les années de vie ensemble et où les émotions communes s’étaient un tantinet amoindries.
Du haut du promontoire, ils aperçoivent la plage de sable blanc, déserte car la température ambiante, proche de 14 °c, dissuade les nageurs potentiels.
- On n’aurait pas dû choisir cette période, lance Lionel toujours un peu renfrogné. Au mois d’avril, c’était risqué !Oublions la baignade. Il ne nous reste que la marche. En plus, j’ai oublié mes chaussures de rando…Merde !!!
De loin, Lionel et Hortense devinent le sentier de randonnée, entourant cette splendide étendue d’eau. Il paraît très chaotique. De grosses pierres, des petits cailloux, des souches d’arbres sont répartis sur tout le parcours. Toutes ces conditions rendent le tour du lac très compliqué !
- Franchement , Hortense, c’est bien pour te faire plaisir ; et puis on a promis à nos amis un reportage photos. Mais bon, les efforts, c’est pas mon truc ! A mon âge, je n’ai plus envie de violenter mon corps. D’ailleurs, mon kiné me l’a dit _ Ne faites que ce qui n’est pas violent et respectez votre corps_…Si je le respectais vraiment c’est chez Trois Gros, les pieds sous la table que je serais à cette heure… !
- Écoute ce qu’il disent dans le guide, coupa Hortense qui commençait à perdre un peu patience : Les personnes empruntant ce chemin peuvent parallèlement à leurs pérégrinations faire connaissance avec la faune et la flore de ce secteur montagneux des Alpes…
- Parce qu’il y a des secteurs pas montagneux dans les Alpes , asséna Lionel
- …. à travers la lecture des panneaux du parcours découverte nature réalisée avec l’aide du Conseil Général de Savoie et du ministère de l’environnement.
- Mais franchement, ils n’ont rien d’autre à raconter dans ton prospectus_ son grand père prononçait très mal le mot prospectus et Lionel avait gardé cette habitude langagière familière et affective, ce qui lui valait quelques railleries de ces collègues_ que de glorifier le ministère de l’environnement. Y aurait beaucoup à dire. C’est sûr qu’ici, ils ont déjà la matière première !
Décidément Lionel n’allait pas garder de ce périple un souvenir inoubliable et Hortense pressentit rapidement que cette randonnée allait se terminer en cauchemar. On a tort souvent de vouloir aller contre la nature profonde des gens, même de ses propres amis. Alice et Étienne pourtant portés par de bonnes intentions auraient dû se douter que cette « Box » à l’intitulé ronflant : DECOUVERTE ET RENCONTRE AVEC LA VRAIE NATURE était une vraie fausse-bonne-idée…
Même les illustrations pourtant très ludiques présentant le mouflon, la marmotte, le sapin des Alpes et plein d’autres végétaux et animaux occupant l’espace environnant le lac n’arrivèrent pas à convaincre Lionel.
- Tu parles ! On ne les verra qu’en photo toutes ces bestioles. C’est totalement racoleur ces panneaux. Tiens, c’est comme le panneau de signalisation « ATTENTION TRAVERSEE D’ANIMAUX SAUVAGES » sur les routes longeant les forêts. Tu peux attendre un moment avec ton appareil photo avant d’en voir traverser un..
- Là Lionel, je reconnais bien ton sale esprit et ta mauvaise foi !!
-Regarde ce qui est écrit en bas du panneau, renchérit Lionel :Si le visiteur lève les yeux, il voit alors un paysage montagneux magnifique composé de petits bois et d’espaces vides. Je vais te dire un truc Hortense. Le visiteur que je suis, si il lève les yeux et bien…il se casse la gueule parce que sur ce chemin uniquement empruntable par les chèvres et les boucs, vaut mieux regarder ses pieds !
- Écoute Lionel, je crois que nous allons stopper ici cette aventure. Tes amis pensaient, et moi aussi d’ailleurs, que ce lieu allait te permettre de te ressourcer et d’être en contact avec la vraie nature…C’est raté !!!
Hortense tourna les talons, rebroussa chemin d’une démarche alerte, laissant sur place Lionel. Elle actionna la commande automatique d’ouverture des portes de la voiture, déposa son petit sac à dos dans le coffre, alluma une cigarette qu’elle grilla sereinement en contemplant le paysage magnifique…
Jocelyne tisse la description de Faly
Quand on ouvre la porte, l’odeur chaude et piquante du chanvre saisit.
Daphné se lève, ses pieds nus, humides marquant les lattes de plancher grisé. Elle déboutonne le haut de sa chemise longue et blanche et dénoue sa chevelure épaisse qu’elle avait tressée pour la nuit.
C’est une chambre aux murs blancs et nus sur lesquels se pose au soir la lumière.
- Que vais-je faire maintenant ? Dit-elle tout bas dans un souffle court.
Au murmure de sa voix répondent les vagues de cet océan tropical qu’elle déteste tant.
Au centre, adossé à un mur où Daphné a accroché un tableau de Lui, trône un grand lit recouvert d’une cotonnade bleue. Daphné se rassied sur le bord du lit et tapote tendrement deux oreillers de percale et de dentelle blanche qu’elle a chiné avec Agnès ; de ces taies oubliées d’un tas de vieux vêtements dans un coin du marché de Saint-Pierre.
Daphné s ’allonge. Posé sur l’un des oreillers, un livre qui lui a tenu compagnie encore toute la nuit ; ce livre de la collection blanche Gallimard : « L’homme qui m’aimait tout bas « . Ce livre écrit pour elle par lui.
- Où es-tu, murmure-t-elle ? Près de moi, autour de moi, loin de moi ?
Adroite du lit, par la fenêtre ouverte sur la mer, Daphné se débarrasse de ce livre dans les rafales de vent salé. Elle le rend à la poussière de sable blanc qui lui a déjà pris l’auteur.
Elle les repousse, ensemble jusqu’à ce qu’ils s éloignent dansant dans la lumière.
Daphné est calme maintenant, sa respiration s’apaise, l’objet a disparu et disparu avec lui, l’ombre de cet amant du bout du monde.
Au pied de la fenêtre, son regard se pose sur une chaise de paille blonde sur laquelle semble oublié trois épingles à cheveux. Daphné se lève d’un bond, ses pas humides marquent de nouveau le sol, elle s’empare des trois épingles et les jettent elles-aussi sur la plage sombre où tous ses rêves ont finis.
Il faudra brûler le tableau, se dit-elle, alors que son regard inspecte la chambre.
Nul autre meuble, nul autre objet, plus rien où son regard se pose ne fait palpiter son pouls maintenant calme.
Mais dans l’air mêlé à celui de la mer, un parfum sombre, presque charnel, habite l’espace.
- Tu es là, dit-elle tranquille, droite, sereine dans sa blanche chemise à dentelle.
Anne-Laure tisse la description d’Anne-Céline…
C’est là, maintenant, que l’aventure commence, se dit-elle alors qu’elles traversaient un long couloir qui mène à la chambre. Au sol, une moquette rouge brique mouchetés d’entrelacs dorés aux initiales de l’hôtel : C et R . il faudrait qu’elles trouvent une signification à ces initiales, histoire de se fabriquer un souvenir de plus, pour après, quand les vacances seraient finies et qu’elles repartiraient chacune dans leur vie.
- La vache !! t’as vu le décor ?souffla Camille les yeux écarquillés. Je pensais que ça n’existait que dans les films ringards ces trucs ! aux murs lambrissés d’acajou sont accrochées des reproductions de tableaux flamands ; paysages bucoliques de retours de s champs, bottes de paille, paysans sur le chemin qui mène à l’église, moulin désaffecté, moutons au premier plan. Au centre du couloir, à gauche, un large miroir au cache boisé où se reflète les lumières tamisées des lampes jumelles apposées à intervalle réguliers sur les parois du couloir et nos deux visages….
- Viens, regarde-nous, tu peux parler de la déco, toi, t’as vu ta tête ?? Oui, je sais, la mienne n’est pas mieux !! Et nous n’avons pas encore subi les effets du décalage horaire ! ça va pas être facile d’accrocher le regard des beaux mâles de la région.
- Allez, un dernier effort, heureusement qu’on avait dit le minimum dans les valises !! Voilà la porte de la chambre 216. t’as la carte pour ouvrir ?
- Non, c’est toi, dans ta poche arrière ? 0 moins qu’elle ne soit restée en bas, à l’accueil, avec le type finalement bien assorti à l’hôtel !
Nous pouffons de rire ! Nos premières vacances, entre super copines, sans les parents, nous en avons tellement rêvées… la porte s’ouvre sur un petit couloir menant à une vaste pièce. Au sol, la même moquette épaisse. La salle de bain, à gauche en entrant, n’est pas éclairée. Le lit s’étale, imposant, dans la pièce. Nous lâchons les sacs et nous écroulons dessus. Les draps sont blancs, le couvre-lit ivoire, sur le coin supérieur de la taie d’oreiller, apparaissent discrètement brodées les initiales Cet R. de chaque côté du lit, des tables de chevet en bois sombre, surmontées de lampes au pied arrondi et à l’abat jour circulaire jaune pâle. Les lampes sont allumées, diffusant une lumière douce.
-Bon, on se bouge parce que sinon je m’endors !! Camille se lève d’un bond et commence à sortir et à étaler pêle-mêle sur le lit, le contenu de son sac. Moi, je reste inerte tandis qu’elle s’active…toujours ce besoin de courir après le temps, de ne pas perdre une minute de ce que la vie nous donne. Moi, je gaspille…à contempler, à réfléchir, à supposer… c’est pour cela qu’on s’entend aussi bien toutes les deux. On s’équilibre, en quelque sorte. Sur la table de chevet droite, elle a déjà posé deux livres et un carnet. Je parie intérieurement qu’elle n’y touchera pas. Sur celle de gauche, une carte annonce les services et tarifications de l’hôtel. Je l’attrape de la main gauche et commence à la lire, une ligne sur trois.
-T’as pas faim, toi ? Moi, j’en peux plus…
- Tu me laisses cinq minutes et on va se dégoter un petit bistro sympa et pas cher. On emmène les prospectus de l’hôtel et on voit se qu’on fait ensuite ?
Je m’assois, calé contre les oreillers. En face du lit, à l’autre extrémité de la chambre, un petit salon tourné vers une double fenêtre s’ouvrant sur un balcon. Une table basse arrondie entourée de deux fauteuils crapauds, ivoire eux aussi. La fenêtre est entrouverte et le rideau de voile remue légèrement au souffle du vent…
-Bon alors, t’es prêtes ?? On décolle,
Alain tisse la description d’Andrée
Je l’entends, je le sens, il est là. J’approche du but.
Le ruisseau de mon enfance serpente entre les chênes et les hêtres. Je me hâte. Son lit est quasi vide, il n’a pas plu depuis des semaines. Un enfant maladroit ou un vieillard comme moi pourrait le franchir sans aucune peine, si ce n’était sa profondeur. Des rives de près d’un mètre de hauteur. La terre brune est retenue par les racines des arbres. Je ne m’y hasarderai pas plus aujourd’hui qu’autrefois, quand je venais seul en ce lieu.
Je préfère marcher le long du ruisseau. Je ralentis le pas, je m’arrête. Je me souviens de mes escapades chaque fois que je pouvais échapper à la surveillance de mes parents, trop affairés à leur travail de la ferme. J’enfourchais mon vélo et très vite j’étais là, au cœur de la forêt. J’oubliais tout.
Par endroits, les berges sont creusées de cavités qui abritent probablement toujours des vies abondantes et bien cachées. J’attrapais une brindille et je soulevais les feuilles, ou alors je déplaçais une pierre sous laquelle grouillait toute une faune souterraine inconnue de moi jusqu’alors. J’observais les gloméris, les cloportes très actifs et très craintifs à la fois, du moins c’est ce que je croyais, alors qu’ils fuyaient la lumière. Je m’amusais à les faire fuir, à se cacher encore. C’était un jeu ; je ne savais pas que je mettais leur vie en danger à force de modifier leur habitat, je ne savais pas non plus que je risquais de les blesser.
L’eau coule à peine, presque sans bruit. L’air est calme en ce milieu d’après-midi. Pas une feuille ne bouge. Les grands arbres sont majestueux. La hauteur de leurs troncs élancés est accentuée par la présence à leurs pieds de jeunes arbustes encore malingres : petits charmes, houx aux feuilles vernissées, pommiers sauvages. Machinalement, je cueille une petite pomme, je la frotte sur la manche de mon pull et je croque à pleines dents ce fruit acidulé. Quelle saveur !
Un léger soleil d’automne joue à travers les branches et me fait cligner des yeux. Les feuilles des chênes, et des hêtres surtout, commencent à changer de couleur, les verts cèdent la place à des jaunes aux tons très variés. L’automne, tout en douceur et en nuances, avec ses teintes magnifiques, est vraiment la saison que je préfère.
Faute d’humidité suffisante, les champignons sont rares. Quelques vieux cèpes oubliés par des cueilleurs peu attentifs, deux amanites phalloïdes si luisantes qu’on aurait envie de les manger… Non loin de là, derrière un chêne, surprise, je découvre ce qui sera mon dîner de ce soir. Je pose mon sac à dos, je sors mon couteau et délicatement je coupe les pieds de quatre beaux bolets bais bruns.
Pas de bruit, pas de vent. C’est un lieu propice au repos et à la rêverie, que rien ne semble pouvoir déranger. Je vais m’installer là pour cette nuit. Pas la peine de déplier la tente, je déroule mon matelas de mousse et la couverture de survie suffira à me protéger de la fraîcheur du petit matin.
Andrée tisse la description d’Alain
La jeune fille et le château
Je ne devrais pas passer là pour faire ma tournée, mais celle-ci est tellement monotone que je n’ai pas hésité à en modifier l’itinéraire, un jour où j’étais vraiment déprimé par le mauvais temps et la répétition quotidienne et fastidieuse de mes visites aux boîtes aux lettres de la région.
Un large chemin caillouteux, bordé de fleurs odorantes, troué çà et là d’ornières plus ou moins profondes, mène à une ancienne demeure perdue dans une campagne sauvage et mystérieuse.
Avec mon vélo et ses petites roulettes, j’avance moins vite que sur le bitume, mais qu’est-ce que c’est beau ! Et puis ces parfums, ces couleurs ! J’emprunte ce chemin chaque fois que j’ai un peu de temps. Et puis il y a…
Un pont en pierres taillées, envahi par du lierre et des ronces emmêlées, franchit un canal jadis rempli d’eau.
Il y a… cette môme, que j’ai croisée sur le pont, sautillant d’un pied sur l’autre, et qui m’a adressé un large sourire montrant toute sa joie de vivre. Étonnant de la part d’une fillette d’à peine douze ans qui rencontre un homme deux fois plus âgé qu’elle. C’est vrai qu’il y a de grandes chances qu’elle me connaisse, si elle habite dans le coin.
Au fond du canal encombré par une végétation abondante en ce début d’été pluvieux, stagne une eau verdâtre. Il s’en dégage une odeur humide persistante.
Je la croise régulièrement par ici. Elle a des cheveux châtain clair mi-longs, et toujours son grand sourire. Et des yeux… Un regard franc sans être effronté, des yeux pétillants et rieurs. Et quand elle n’est pas là, je me surprends à être déçu, je lui en voudrais presque.
Des arbres plus que centenaires ont poussé dans cette terre devenue marécageuse et s’élèvent majestueux au-dessus d’arbustes frêles qui retombent sur des herbes épaisses.
Hier, je suis passé un peu plus tôt que d’habitude. Elle était assise au pied d’un vieux chêne. Elle arrangeait des fleurs qu’elle venait de cueillir, tout en chantant d’une voix toute douce, toute fluette. Je me suis arrêté sans faire de bruit pour la regarder tout à mon aise. Pourquoi vient-elle toujours par ici ? Aurait-elle un rapport quelconque avec le château ?
Toujours aussi imposante, cette vieille bâtisse, encadrée des restes de deux tours datant de l’époque médiévale, repose là, trônant au bout d’une longue allée pavée non entretenue qui annonce que la vie humaine est maintenant absente de ce lieu insolite fourmillant de souvenirs.
Après tout, il suffirait que j’ose lui demander. Je me remets en mouvement. Elle lève son visage vers moi, sans cesser son chant, sans être surprise de ma présence. Je revois avec bonheur ses yeux, aussi pétillants, aussi gais que les autres jours. Des yeux… à faire damner un saint et tous ses démons !
D’une voix mal assurée, je lui demande si elle connaît ce château, si elle y est déjà entrée. Elle me répond sans détours qu’elle voudrait bien, mais qu’elle en est bien incapable. Et en me tendant la main, elle m’invite à la suivre. Je ne peux pas refuser, mais ma tournée…
Légèrement entrouverte, la lourde porte en chêne massif, dont les clous rouillés ont taché le bois, s’est affaissée au fil du temps. Elle laisse apercevoir un intérieur assombri par des volets clos mais disjoints, intérieur devenu de ce fait inaccessible au visiteur.
Je vais être en retard, mais tant pis. J’ai envie de rendre service à cette jeune et jolie fille et voilà un prétexte tout trouvé pour rester plus longtemps en sa présence. Elle me suggère d’essayer de pousser la porte. Mes efforts ne me permettent de la déplacer que de quelques centimètres, mais c’est suffisant pour que ma compagne puisse se faufiler sans hésiter dans la pièce. Lorsqu’elle passe près de moi, je sens l’odeur de ses cheveux… Je voudrais la suivre… Mais ma tournée… Cette môme… Je… Je ne sais pas qui elle est, mais je sais qu’un jour je l’épouserai.
Agnès tisse la description de Steph ...
Sur le parking, une voiture, seule, attend que les emplacements zébrés se garnissent.
Stéphanie aussi est seule, en avance. Tellement habituée aux retards répétés, elle s’est appliquée ce matin. Pas question de traîner au lit après la sonnerie du réveil ; petit déjeuner rapide mais consistant. Il s’agit d’être en forme pour la journée qui l’attend.
Un rapide passage dans la salle de bain, tout était prévu depuis hier soir. Pas d’hésitation ni de changement de dernière minute pour la retarder.
Le soleil du matin se mêle aux couleurs naissantes de l’automne. L’air frais et sec résonne doucement.
J’ai bien fait de regarder la météo. Il fait tout juste chaud dans cette voiture. Si seulement Odile ou Marie pouvaient arriver ! Je n’ai même pas les clés de la salle, pour la Présidente ….
Des pas glissent sur les gravillons orange, puis se heurtent au goudron tâché du souvenir d’hier : chewing-gums desséchés, mégots essorés, papiers froissés…
Stéphanie marmonne : – vraiment, quelle saleté ! Il faudrait faire passer le message : respecter la propreté des lieux à l’extérieur comme à l’intérieur. Un plan d’action s’élabore déjà dans sa tête.
Tout autour, les bâtiments veillent ou se réveillent. La caserne se repose après l’agitation de la nuit, alors que la poste prend la relève avec le va et vient de ses containers métalliques dans les véhicules jaunes et bleus.
- c’est vrai, on est samedi aujourd’hui. Certains travaillent, la France qui se lève tôt sans doute. Moi aussi, je me suis levée tôt. Je n’ai pas très bien dormi, d’ailleurs, un peu excitée à l’idée de la journée à venir.
Le logement d’à côté sommeille encore, mais par la porte entr’ouverte, un chat annonce que la chasse peut reprendre.
- Mon chat ! Zut ! Je ne sais plus si je l’ai laissé fermé dans la cuisine. Je n’ai pas vérifié la litière ; je ne suis même pas sûre qu’elle soit toujours près de l’évier. Bon, tant pis… Les filles s’en débrouilleront. Pour une fois, elles sauront ce que c’est que de s’occuper d’un animal. C’est ma journée.
Le marché couvert, rouge brique et gris ferraille, domine l’ensemble. A ses pieds, les containers débordent.
Les yeux de Steph se posent maintenant sur eux .
-Encore des détritus. Les déchets nous envahissent partout, tout le temps.
Stéphanie réfléchit aux divers engagements politiques, aux choix de société. Elle s’égare dans ses réflexions, loin du parking encore désert.
En face, la M.J.C., fièrement assise attend que des gens arrivent pour ouvrir ses portes beu-Gitane.
Bleu-Gitane, cigarettes, mégots, déchets, les mots résonnent dans la tête de l’apprentie auteure…
-Coucou Stéph, t’es déja là ? J’ai les clés.
C’est Marie, et voila les autres co-écrivains en herbe de ce samedi : la séance peut commencer.
Brouillons de haïkus
Nicole
Quelque chose de clair et pur
De la gelée de coings traversée de soleil.
Quelque chose qui apaise
Un galet si lisse que ma main est son écrin.
Quelque chose qui fait battre le cœur
Des premiers pas sans main secourable.
Quelque chose qui donne un très grand plaisir
Les matins de juin, en chemise, cueillir des framboises.
Florine
Choses claires et pures:
-e rond parfait d’une bille d’agate.
matinée blanche et goutte de rosée
Choses qui font battre le coeur:
la tension d’une prise de risque
il va venir
Choses poignantes:
le retour de l’hirondelle
une larme vacille
Choses qui égaient le cœur:
leplaisird’une découverte
un rayon de soleil
DODO
choses claires et pures :
de la terre une source jaillit
sur une feuille la perle de rosée
choses qui font battre le cœur :
dans la nuit, le téléphone
choses poignantes :
les larmes de Ségolène /
sur la joue d’un enfant, une larme
choses qui égayent le cœur :
première primevère au jardin
choses peu rassurantes :
dans la grande maison isolée, seule
sous ses pieds, le vide
choses qui donnent un très grand plaisir :
les bras ouverts d’un enfant
le premier sourire de ton enfant
choses sales :
après l’inondation dévastatrice
après une longue marche, mes chaussettes
choses qui apaisent :
la maison au retour
dans ses bras, l’étreinte